De manière générale, les arbres fruitiers sont très difficiles à multiplier par bouture (plantation d’un bout de branche directement dans le sol). Il faut donc partir du semi d’un pépin ou d’un noyau. Malheureusement, les fruits d’un arbres issu de semis sont, dans la majorité des cas, différents des fruits de l’arbre d’origine. On dit que les semis ne sont pas fidèles. Ceci est dû, entre autres, au brasage génétique induit par le passage des insectes pollinisateurs, de fleurs en fleurs et d’arbres en arbres (c’est ce phénomène qui, lorsqu’il est contrôlé ou non, permet de créer de nouvelles variétés).

Pour préserver les caractéristiques propres d’une variété de fruitier, il faut donc la greffer. L’idée est de prélever une branche sur l’arbre dont on veut préserver la variété (par exemple le pommier « Patte de Loup ») et de la « coller » sur un jeune arbre dont la variété est indéterminée (par exemple un pommier issu de semi). Cette branche est le greffon, le jeune arbre issu de semi est le porte-greffe. L’acte permettant de lier les deux pour en faire un seul est même arbre est la greffe. C’est le cœur de notre travail à la pépinière.

Historiquement, les porte-greffes sont de jeunes arbres plutôt issus de semi (on parle de porte greffe « franc »), mais depuis le milieu du XXe siècle, de nombreux porte-greffe issu de clonage (bouture, marcottage, culture cellulaire in vitro…) ont été développés et sont maintenant majoritairement utilisés en pépinière. Il n’est pas possible de greffer tout sur n’importe quel porte-greffe, il faut que le couple greffon – porte-greffe soit compatible. Par exemple, le pommier ne peut être greffé sur sur un autre pommier tandis que le poirier peut être greffé sur poirier, sur cognassier et sur aubépine. Les porte-greffes possibles en fonction du type d’arbres fruitiers seront détaillés par la suite.

En plus de pouvoir préserver caractéristiques propres d’une variété de fruitier, l’utilisation de porte-greffes a deux autres avantages majeurs. En effet, ce dernier peut avoir un effet sur la vigueur et donc la taille, le développement, la durée de vie et la vitesse de mise à fruit de l’arbre. Les porte-greffes peuvent ainsi être « nanifiant » et donc de faible vigueur. Ils limitent ainsi la taille et le développement de l’arbre (ce qui facilite la récolte), permettent une mise à fruit plus rapide mais réduisent sa durée de vie et sa capacité d’enracinement (en donc son autonomie en eau). Le second avantage de l’utilisation d’un porte-greffe est de permettre d’adapter un même arbre à différents types de sol. Par exemple un cerisier Burlat greffé sur merisier va avoir besoin d’un sol riche et profond pour bien se développer, tandis que le même cerisier Burlat greffé sur un cerisier de Sainte-Lucie va préférer un sol sec, calcaire et rocailleux.

Le tableau suivant répertorie des différents porte-greffes possibles en fonction des espèces, l’impact de ces porte-greffes sur l’adaptation au sol ainsi que sur la vigueur de l’arbre. Cette liste n’est pas exhaustive, elle se limite à ceux utilisés à la pépinière car il existe des centaines de porte-greffes différents.

EspècePorte-greffeImpact sur l’adaptation au solImpact sur la vigueurAutres particularités
AbricotierFranc – semi d’abricotSol calcaire, sec et caillouteuxTrès vigoureuxRedoute l’humidité
Prunier myrobolan de semiTout type de solTrès vigoureux
Proche du franc
Affinité moyenne selon les variétés
Pêcher de semiSol bien drainéTrès vigoureux
Proche du franc
Affinité moyenne selon les variétés
CerisierFranc – semi de ceriseSol riche et profondTrès vigoureuxTrès bonne affinité avec les variétés
Merisier de semiSol riche et profondTrès vigoureuxBonne résistance globale
Sainte-Lucie de semiSol calcaire, sec et caillouteuxVigueur moyenneBon enracinement
CognassierFranc – semi de coingSol riche, profond et non calcaireTrès vigoureuxHétérogène
Aubépine de semiTous solsVigueur moyenneAffinité moyenne selon les variétés
NashiFranc – semi de nashiTrès vigoureuxHétérogène
Cognassier de semiSol riche, profond et non calcaireVigueur moyenne
Kirshensaller de semiTous solsTrès vigoureuxPlus homogène
PlaqueminierFranc – semi de kakiHétérogène
Diospyros lotus de semi
PoirierFranc – semi de poireTous solsTrès vigoureuxTrès bonne affinité avec les variétés
Hétérogène
Kirshensaller de semiTous solsTrès vigoureuxPlus homogène
Poirier de Chine de semi
Cognassier de semiSol riche, profond et non calcaireVigueur moyenneAffinité moyenne selon les variétés
Aubépine de semiTous solsVigueur faibleAffinité moyenne selon les variétés
PommierFranc – semi de pommierTous solsTrès vigoureuxHétérogène
Bittenfelder de semiTous sols sauf trop calcairesTrès vigoureuxPlus homogène
PrunierFranc – semi de prunierTous solsTrès vigoureuxHétérogène
Myrobolan de semiTous sols – adaptation, remarquableVigoureuxAffinité moyenne selon les variétés

L’une des spécificités de la pépinière est que les porte-greffes sont issus de semis exclusivement (pas de bouture ou de marcottage). L’idée est que chaque arbre ait un patrimoine génétique différent.

En effet, classiquement en pépinière fruitière, le greffon prélevé est un clone de l’arbre d’origine (c’est ce qui permet de s’assurer de la préservation de la variété) mais le porte-greffe (le système racinaire) l’est également très souvent (ils sont souvent issus de marcotte ou bouture). On se retrouve donc très souvent avec un clone greffé sur un clone et donc une série d’arbre quasiment identiques génétiquement parlant.

Dans un contexte de changement climatique, cela constitue un point de fragilité. En effet, en cas de contraintes environnementales fortes (sécheresse, maladies, ravageurs…), tous les clones risquent de réagir pareil et potentiellement souffrir. Apporter de la diversité génétique au niveau des portes greffes devrait amener plus de résiliences dans les cultures, car les arbres plantés auront des réponses différentes aux chocs.

Pour aller encore plus loin dans cette optique, les portes greffes sont produits à la pépinière en allant chercher les graines dans le sauvage et/ou le local (merises, prunes, Sainte-Lucie, pépins de coing, pomme, kaki…). Les arbres hôtes pourront ainsi être sélectionnés en fonction de différents paramètres (vigueur, état sanitaire, résistante à la sécheresse, terrain d’implantation…) et ainsi permettre d’adapter au mieux le couple porte-greffe et greffon.